10 LIVRES DE DROIT

10 ouvrages incontournables

1/ Étienne de La Boétie « Discours de la servitude volontaire »

la boetie
« Soyez résolus à ne plus servir, et vous voilà libres. »

Publié en 1576 par un jeune homme de 18 ans seulement, ami de Montaigne, ce texte est d’une stupéfiante actualité. Ode à la liberté et à la résistance à l’oppression, le célèbre discours de La Boétie appelle les hommes à se libérer de leur servitude, à laquelle ils consentent volontairement par l’habitude, et à vivre libres en renversant les tyrans. L’auteur nous rappelle que l’union fait la force, et que la liberté se conquiert.

2 & 3/ Platon « Phèdre » et « Gorgias »

platon

« La rhétorique n’a aucun besoin de savoir ce que sont les choses dont elle parle ; simplement elle a découvert un procédé qui sert à convaincre, et le résultat est que, devant un public d’ignorants, elle a l’air d’en savoir plus que n’en savent les connaisseurs […] Dans les tribunaux, personne n’a le moindre souci de la vérité. »

Dans « Phèdre » (deuxième partie) et « Gorgias », Socrate, retranscrit par Platon, dénonce la rhétorique (l’art oratoire), comme une méthode ne permettant pas de faire émerger la vérité. Socrate critique le pouvoir de conviction des sophistes (qui pourraient être aujourd’hui les avocats) dans les Cours de justice, au détriment du vrai. Les deux dialogues de Platon sont indispensables pour se rappeler toujours que l’art oratoire est inutile, voire nuisible à l’émergence de la vérité, et qu’il faut en revenir à un examen dépassionné des faits.

4/ Jean-Jacques Rousseau « Du contrat social »
contrat social

« Quiconque refusera d’obéir à la volonté générale y sera contraint par tout le corps : ce qui ne signifie pas autre chose sinon qu’on le forcera à être libre. »

Paru en 1762 et affirmant avec force le principe de la souveraineté populaire, « Du contrat social » de Jean Jacques Rousseau est un incontournable de la philosophie politique, qui a inspiré a inspiré nombre de constitutionnalistes. Soulevant l’éternelle question de la conciliation des intérêts particuliers et de l’intérêt général, et cherchant à définir le lien social, l’auteur nous invite à réfléchir sur ce qui « fait société ». Intemporel.

5/ Sophocle / Anouilh « Antigone »
antigone

« Comprendre. Toujours comprendre. Moi, je ne veux pas comprendre. »

Tragédie grecque, « Antigone » est un chef-d’œuvre de la pensée. Se plonger dans sa version antique (Sophocle) ou contemporaine (Anouilh), c’est ressentir le questionnement éternel entre droit naturel et droit positif, la confrontation entre la liberté et l’obéissance. Peut-on vivre libre ? Faut-il obéir ? Existe-t-il des règles de droit non écrites, éternelles, primant toutes les autres ? « Antigone » soulève plus de questions que de réponses, et c’est très bien ainsi ! À lire et relire.

6/ Beccaria « Des délits et des peines »
beccaria

« En vertu de quel droit les hommes peuvent-ils se permettre de tuer leurs semblables ? »

Dans « Des délits et des peines », le marquis Beccaria pose en 1765 l’ensemble des principes structurants du droit pénal en réfléchissant sur la finalité de la peine, et sa nécessaire proportionnalité aux délits. Reconnu comme le premier des abolitionnistes, Beccaria démontre l’inutilité et la cruauté de la peine de mort. Robert Badinter lui rendra un hommage appuyé en préfaçant l’ouvrage. Lire Beccaria, c’est comprendre les fondements philosophiques du droit pénal. Cette lecture se prolongera avec « Le Dernier Jour d’un condamné » de Victor Hugo.

7/ Sieyès « Qu’est-ce que le tiers-état ? »

sieyes

« Qu’est-ce que le tiers-état ? Tout. Qu’a-t-il été jusqu’à présent dans l’ordre politique ? Rien. Que demande-t-il ? A être quelque chose. »

Publié en 1789 lors de la convocation des États généraux, « Qu’est-ce que le tiers-état ? » est un appel à l’insurrection populaire, et à une réelle représentativité de la Nation dans une Assemblée nationale constituante. Un ouvrage indispensable pour comprendre la Révolution française, qui scellera le sort de l’Ancien Régime, et la théorie de la souveraineté nationale.

8/ Kafka « Le procès »
kafka
« La Justice doit être immobile, sinon sa balance vacille et il ne peut plus y avoir de jugement équitable. »

Dans « Le procès », Kafka conduit le lecteur dans les méandres de la Justice, qu’il décrit par l’absurde. Satire de l’univers judiciaire, de sa lenteur et de sa bureaucratie, l’ouvrage dépeint les travers du juridisme avec beaucoup d’humour. Angoissant parfois, drôle souvent, perspicace toujours, « Le procès » plaira à qui sait le lire. Kafkaïen !
9/ Aristote « Constitution d’Athènes »

aristote

« Ceci est la coutume des Athéniens établie par les ancêtres : si quelqu’un se révolte pour devenir tyran ou aide à établir la tyrannie, il sera privé de tout droit, lui et sa famille. »

Dans sa « Constitution d’Athènes » rédigée aux alentours de 329 av. J.-C., Aristote décrit la vie de la cité athénienne et de ses institutions dans l’Antiquité. Un ouvrage remarquable de pédagogie sur la démocratie, par ceux qui l’ont inventée. Comment comprendre où nous allons, sans savoir d’où nous venons ?

10/ Racine « Les plaideurs »

racine

« Si vous parlez toujours, il faut que je me taise. »

« Les plaideurs » est une comédie théâtrale sur l’univers de la justice. Pièce en 3 actes, la farce de Racine détendra les étudiants studieux qui auront eu le courage de lire les 9 ouvrages précédents, bien trop sérieux !

***

PS : Les étudiants qui en redemandent liront « Le Prince » de Machiavel, et « L’étranger » de Camus.

Site et contenus protégés par le droit d’auteur. Tous droits réservés.
Pierrick Gardien

Pierrick Gardien

Avocat Droit Public – Barreau de Lyon

Ligne directe : 07.64.08.45.41

pgardien@sisyphe-avocats.fr

Quand la Justice fait son festival…

image: https://www.village-justice.com/articles/squelettes/images/badge_pp.png

Plusieurs festivals (de cinéma essentiellement) s’intéressent chaque année à la Justice… Nous présenterons régulièrement sur cette page les festivals annuels ou en tous les cas récurrents.

Festival du film judiciaire du Barreau de Paris.

 

Edition 2017 (4ème) : les 13, 14 et 15 septembre 2017.Le festival du film judiciaire se déroule au sein de l’auditorium de de la Maison du Barreau de Paris. La projection des films est suivie par des interventions de professionnels.
Cette année, le festival sera présidé par Isabelle Giordano.
Au programme : Le Brio d’Yvan Attal ; Le Procès de Viviane Amsalem de Shlomi Elkabetz et Ronit Elkabetz ; Citizenfour de Laura Poitras.
En savoir plus sur le festival…


Festival du Film Judiciaire de Laval.

image: https://www.village-justice.com/articles/local/cache-gd2/4f4b8dd96d223d703ec8bfa5e0ed5fee.jpg

9ème édition : les 05 et 06 octobre 2017.Festival cinématographique co-organisé par la ville de Laval, Laval agglo, l’Ordre des avocats du Barreau de Laval, la faculté de Droits de Laval et Cinéville Laval.

Pour cette 9ème édition, le fil conducteur sera la “notion de liberté”.
Au programme : “Loving” de Jeff Nichols ; “I am not your negro” de Raoul Peck ; “Le 7ème juré” de Georges Lautner ; “12 jours” de Raymond Depardon
En savoir plus sur le festival…


Justice et Cinéma, les rencontres de La Rochelle

image: https://www.village-justice.com/articles/local/cache-gd2/baa351c28f1035257f01f7ce9588e60e.jpg

Edition 2017 (la 8ème) : les 6 et 7 octobre 2017.Créée à l’initiative de plusieurs avocats passionnés de cinéma, l’association “Justice et Cinéma, les rencontres de La Rochelle ” se propose d’offrir sur deux ou trois jours des rencontres autour de films sur la justice chaque année sur un thème différent.
Ces rencontres sont ouvertes à tous, grande famille judiciaire, étudiants, tout public.

Cette 8ème édition aborde le thème suivant : “l’aveu en Justice“.
Les films présentés : “Un coupable idéal” de Jean-Xavier de Lestrade et “Sous peine d’innocence” de Pierre Barnerias.
Jean Yves Le Borgne, ancien Vice Bâtonnier du Barreau de Paris, avocat pénaliste, Président de l’association des avocats pénalistes, participera aux débats et réflexions sur les délicats problèmes de l’aveu en justice, sujet transversal qui permettra d’aborder la garde à vue, le plaider coupable, le rôle de l’avocat, la réparation des condamnations prononcées à tort, etc… 
En savoir plus sur le festival…


Festival International du Film des Droits de l’Homme de Paris

image: https://www.village-justice.com/articles/local/cache-gd2/7c7f58caf8c0d3decafa98a1cf9ec586.png

15ème édition du 24 au 31 octobre 2017.Programme à venir…

L’association Alliance Ciné a fondé et organise le Festival International du Film des Droits de l’Homme (FIFDH) de Paris depuis 2003. Grande manifestation culturelle sur les droits humains en France. 
Depuis plus de dix ans, cette manifestation présente pendant une semaine un panorama de la production cinématographique documentaire sur le thème des droits humains. Chaque projection est suivie d’une rencontre avec le réalisateur et d’un débat avec le public, en présence d’intervenants présents sur le terrain (responsables d’ONG, journalistes, universitaires, etc.).

Le festival est tourné vers le grand public mais s’adresse en particulier aux jeunes des établissements scolaires des collèges et lycées pour les sensibiliser aux différentes problématiques liées à la défense et la promotion des droits humains.
Le festival propose des films, des dessins animés, des documentaires, des courts-métrages…
En savoir plus sur le festival…


Festival Justice en cultures à Strasbourg.

image: https://www.village-justice.com/articles/local/cache-gd2/4f3cf3f9e6e2948981f8e452fc94ffa6.png

Edition 2017 prévue en octobre.Organisé par l’Institut d’études judiciaires de Strasbourg, le festival Justice en cultures regroupe un ensemble de manifestations de « culture judiciaire » : conférences, projections de films, lectures de texte.
Cette troisième édition du festival avait pour thème “Pour une nouvelle géographie de la Justice”. 
Dernière édition : du 15 septembre au 15 octobre 2016.
En savoir plus sur le festival…


Festival Robes noires sur écran blanc de Metz.

Dernière édition (1ère édition) : Samedi 13 mai 2017.

Organisé par l’ordre des avocats et l’université de Droit, Economie et Administration de Metz, le festival du film judiciaire “Robes noires et écran blanc” est l’occasion de mettre une lumière différente sur les professionnels du Droit.
4 films seront en compétitions.
En savoir plus sur le festival…


Festival Ciné-Droit à Sceaux

image: https://www.village-justice.com/articles/local/cache-gd2/36297789f931beb5619053a1d2997506.png

Dernière édition (la 9ème édition) : du 15 au 18 mars 2017.Ce festival est proposé par le centre d’études et de recherche en droit de l’immatériel (CERDI) de la faculté Jean-Monnet de l’université Paris-Sud et la ville de Sceaux (92).
Pour cette 9ème édition, il s’est tenu dans le cadre de la Fête nationale du Droit et a mis en lumière les liens entre le cinéma, la musique et le droit.
Cet événement, était présidé par Laurent Petitgirard, compositeur et chef d’orchestre, il fut rythmé par un ciné-concert, des projections et des débats. 
En savoir plus sur le festival…


Festival du film judiciaire de Rouen.

Dernière édition (la 14ème) : du 28 février au 17 mars 2017.

L’Académie et la Cour d’appel de Rouen organisent le Festival du film judiciaire de l’Académie de Rouen, dans plusieurs villes de Normandie.
Des débats animés par des professionnels du droit sont organisés dans des établissements scolaires.
Ce festival donne l’occasion aux élèves et aux enseignants de porter un regard sur la Justice, son fonctionnement et ses enjeux et d’interroger la seule représentation de la justice dont disposent souvent les élèves, celle de l’image qu’en donnent le cinéma ou la télévision.
Le thème : “La recherche de la vérité”
Les films retenus : 
Le labyrinthe du silence de Giulio Ricciarelli ; Broadchurch (saison 2 épisodes 1 et 2) de James Strong et Euros Lyn.
En savoir plus sur le festival…


Images de Justice : 13ème édition Rennes Métropole

image: https://www.village-justice.com/articles/local/cache-gd2/ad20d2ab5c012e34fd400fa83a61c200.png

Dernière édition (la 13ème) : du 23 au 28 janvier 2017.Comptoir du Doc dans sa programmation propose un festival “Images de Justice”.
Durant une semaine, ce festival propose au public la projection de documentaires contemporains internationaux questionnant la justice. Il favorise aussi des rencontres croisées entre les professionnels de l’image et de la justice.

Cette 13ème édition avait pour thème le Droit des migrants.
Programme complet du festival ici.
En savoir plus sur le festival…


Rencontres Droit Justice Cinéma à Lyon.

image: https://www.village-justice.com/articles/local/cache-gd2/7190a40e987404010b91b677d3282e6f.jpg

Pas d’édition prévue pour l’année 2017.Allier le droit et la justice au cinéma tout en touchant un large public, c’est le pari qu’ont fait le Barreau de Lyon et l’Université Jean Moulin Lyon 3 en organisant ce festival (7ème édition en 2016).
L’objectif étant d’améliorer la perception et la compréhension du monde judiciaire auprès du grand public.
Trois jours de projections, débats, tables rondes pour explorer les relations riches et anciennes entre le cinéma et les problématiques du droit et de la justice.
Dernière édition (7ème) : du 1er au 3 mars 2016. 
En savoir plus sur le festival…

En savoir plus sur https://www.village-justice.com/articles/Quand-Justice-festival,14343.html#7BsFZBBL5drqb8Ik.99

Intolérable cruauté (Les frères Coen)

Intolerable-cruaute-affiche-8356Les VIes Rencontres Droit et Cinéma sont cette année consacrées à la famille.

Intolérable cruauté (Intolerale cruelty), de Joel Coen, sorti en 2003.

Cette réjouissante comédie offre une vision hilarante du mariage et des avocats. Nul besoin d’être juriste pour apprécier ce film, heureusement. L’histoire est assez simple : Miles Massey, joué par George Clooney, est un avocat spécialiste du divorce. Déçu de tout gagner, il est en manque de défis. Celui-ci se présente lorsqu’il doit défendre un riche industriel auteur d’un adultère, qui ne souhaite rien laisser à sa femme, Marylin, jouée par Catherine Zeta-Jones. Tout est perdu d’avance, mais grâce à un témoignage obtenu de façon bien peu déontologique, pour ne pas dire illégale, Miles Massey réussit à renverser la tendance, démontrant au juge que Marylin n’a jamais eu l’intention de contracter un mariage mais bien de « plumer » un homme grâce à un divorce profitable. Malgré tout le cynisme de Miles Massey, il tombe amoureux de Marylin. Malheureusement, celle-ci cherche à se venger et entraîne Miles Massey dans une série de rebondissements tous plus drôles les uns que les autres.

On pourrait voir dans ce film un prétexte pédagogique à un exercice de droit de la famille ou de droit pénal : quel serait le fondement en droit français de la victoire de Miles contre Marylin lors du premier procès ? On pense alors à l’article 146 du Code civil et l’absence de consentement. Le témoignage du baron Krauss von Espy, obtenu par une violation de domicile, est-il recevable ? L’escroquerie est-elle caractérisée ? Y a-t-il meurtre du tueur à gages asthmatique ? L’exercice serait amusant mais l’approche Droit et Cinéma serait limitée si elle restait cantonnée à ce niveau. La démarche devient plus intéressante lorsqu’il s’agit de voir comment le droit est montré dans ce film. Intolérable cruauté présente la particularité d’être un film sur le droit. Mieux, il s’agit d’une comédie sur le droit. Sans souci d’exhaustivité, deux thèmes principaux apparaissent : la profession d’avocat et le droit de la famille. La profession d’avocat n’est guère épargnée : les intérêts des clients sont secondaires ; seuls comptent les honoraires et la réputation personnelle. Au-delà de la profession d’avocat, c’est le droit lui-même qui est raillé : technique, incompréhensible, sans logique sinon celle de permettre les pires injustices. Il ressort de cette comédie un vaste sentiment de vanité. Le film est hilarant lorsque les professions juridiques sont moquées ; il se fait étrangement plus cinglant lorsque le droit de la famille en vient à être critiqué.

Les professions  moquées

Les professions juridiques sont au cœur du film. Certaines sont secondaires : le film ne s’y attache quasiment pas. Une autre est primordiale : la profession d’avocat.

Les juges sont les grands absents du film. Seuls habilités à prononcer le divorce, ils ne sont que des figurants ne retenant absolument pas l’attention du réalisateur. La chose n’est guère étonnante au vu de la piètre vision du droit montrée dans le film. Le juge ne vient qu’entériner les astuces rhétoriques, les détournements procéduraux. Il est dupe des mensonges proférés à la barre.

A côté du juge se trouve l’équivalent de nos greffiers et huissiers. Quand l’avocat, héros du film, est joué par George Clooney, l’huissier est joué par un inconnu qui réussit à montrer l’ennui de la routine judiciaire : aucune solennité et un visage d’un profond ennui. La greffière n’est pas mieux traitée, dont le rôle se limite à rappeler à Miles Massey le contenu des derniers échanges, en lisant l’ensemble d’une voix monotone.

Une autre profession focalise davantage l’attention : celle de détective privé. Gus Petch est sans foi ni loi. Il viole allègrement la vie privée et répète en boucle que son rôle n’est pas d’être loyal : « You want tact, call a tactician. You want an ass nailed, you come see Gus Petch ». Sans lui, pas de victoire. Sans ses interventions, aucun succès judiciaire malhonnête. Gus Petch est sans foi ni loi : il se vend au plus offrant.

Viennent enfin les avocats et, plus particulièrement, Miles Massey. Brillant avocat qui s’ennuie à tout gagner. Il est l’auteur du Massey Prenup, le contrat de mariage qui garantit que le mariage contracté est un mariage d’amour : ce contrat est infaillible, comme l’explique lui-même Miles à Marylin: « Not to blow my own horn, but they devote an entire semester to it at Harvard Law ». Il est aussi talentueux qu’il est cynique. Mieux, il n’est talentueux que parce qu’il est cynique. Son talent est basé sur le contentieux et l’existence d’une faute cause de divorce est son fonds de commerce. Il est ainsi particulièrement choqué d’avoir vu une publicité vantant les mérites du divorce sans faute : « « No-fault divorce… two-week divorce without a lawyer. » Made me sick to my stomach. « No-fault divorce » ». C’est lorsqu’il devient amoureux de Marylin et tombe dans le piège qu’elle a mis en place qu’il redevient humain. Ce changement ce manifeste au cours du congrès des avocats spécialistes de droit de la famille, organisé à Las Vegas et dont il est le keynote speaker : « From the Los Angeles firm of Massey, Myerson, Sloan and Gurolnick, a man whose name is synonymous with bitter disputes and big awards ». Il annonce à la salle médusée qu’il ne traitera pas le sujet prévu – le sujet de l’année précédente concernait « the disposition of marital assets following murder/suicide » – mais qu’il préfère leur parler de l’amour, mot oublié par les avocats spécialistes de droit de la famille. Le réalisateur n’est pas tendre avec l’avocat : l’amour est ce qui marque sa déchéance professionnelle. L’avocat ne peut qu’être intéressé par l’argent et la gloire judiciaire si l’on en croit Joel Coen.

Le droit critiqué

Le droit est mis en avant comme une simple technique détachée de l’idée de justice. Il est un instrument au service des riches permettant d’organiser atteintes à la vie privée, escroqueries et profits financiers.

Le droit apparaît trop technique, incompréhensible pour le justiciable, totalement éloigné de l’idée de justice. Cet aspect se retrouve dans plusieurs scènes. Ainsi, lorsque Miles Massey récupère de manière illicite le carnet d’adresses de Marylin, à la recherche de son Tenzing Norgay, son associé l’informe des risques qu’il encourt : « – Couldn’t you be disbarred for that? I don’t think so. Maybe if I’d had the patty melt. ‘ You had a guy break into her house and photograph her address book. – No, Wrigley, I happened to let a man know that I was interested in her address book… that’s not criminal. I also happened to let him know that I was taking her out to dinner. That’s not a crime either. No, I don’t see myself as culpable in any sense ». La nuance est mince et l’argument juridique laisse songeur : mais Miles Massey gagne toujours, il doit donc avoir raison.

On pense également à la scène ouvrant le procès du divorce entre Marylin et Rex Rexroth :

Le droit des riches permet de le devenir encore plus. Le droit des pauvres est vu comme une mission plus noble, mais à laquelle personne ne se dévoue, faute d’intérêt financier. Comment ne pas y voir une critique acerbe du système judiciaire américain ou les pauvres ne peuvent compter que sur le pro bono ?

Excellente comédie judiciaire, Intolérable cruauté pourrait figurer en filmographie des étudiants de première année. Ses différents degrés de lecture en font une œuvre aussi divertissante qu’intelligente que ces quelques lignes n’ont fait qu’effleurer.


Lucien Baumann

Lucien Baumann, né le à Rennes en Ille-et-Vilaine et mort le à Niederhaslach dans le Bas-Rhin est un avocat, poète et homme de lettres français.

Biographie

Lucien Baumann a fait ses études en Alsace, d’abord au Lycée Fustel-de-Coulanges de Strasbourg où enseignait son père, puis à la Faculté de Droit de Strasbourg pour sa licence et son doctorat économie Politique.

Avocat au Barreau de Strasbourg en 1933, Lucien Baumann a assuré la défense de Lucien Sittler en 1937, qui reste dans la mémoire locale comme le dernier condamné à mort exécuté en Alsace1. Il a milité pour l’abolition de la peine de mort en France.

Lucien Baumann, ancien bâtonnier de Strasbourg de 1976 à 1978, vient tardivement à l’écriture puisque jusqu’à sa retraite dans les années 1980, l’avocat ignorait l’écrivain.

Poète inspiré, il a publié plus d’une vingtaine d’ouvrages, préfacés entre autres par Léopold Sédar Senghor, Pierre de Boisdeffre, Michel Déon et illustrés par Charles-Gustave Stoskopf, Tomi Ungerer, Claude Lapointe, Camille Claus, Robert Beltz et Pavel Canda.

Outre de très nombreux prix littéraires, Lucien Baumann a été récompensé à deux reprises par l’Académie française dont il a reçu la grande médaille pour Fables d’Aujourd’hui en 1986 et la médaille de bronze du Prix Paul Verlaine pour Le Rendez-vous de Samarcande en 1996.

Il meurt le à l’âge de 102 ans, à Niederhaslach en Alsace2.

Œuvre poétique

Prix littéraires

  • Premier prix de la Fable de la Société des Poètes et Artistes de France – Belfort – 1980.
  • Plaquette d’Or de l’Académie Internationale de Lutèce – Paris – 1984.
  • Prix du Palais Littéraire – Paris 1976.
  • Lauréat de l’Académie Française – Grande Médaille – pour Fables d’Aujourd’hui – 1986.
  • Bretzel d’or de la Poésie décerné par l’Institut des Arts et Traditions Populaires d’Alsace Strasbourg – 1987.
  • Prix de poésie classique de la XIe Biennale Azuréenne de Cannes – 1987.
  • Prix de poésie « Clément Marot » de l’Académie Littré pour Le Chasseur de Papillons – 1988.
  • Prix du Palais Littéraire – Strasbourg – 1988.
  • Prix Cesare Pavese pour l’ensemble de son œuvre – San Stefano Belbo (Italie)- 1992
  • Prix Raphaël Leygues de la Société des Poètes Français pour l’ensemble de son œuvre – Paris 1993.
  • Prix de la Nature et de l’Environnement du Jasmin d’Argent – Société Littéraire de l’Agenais – 1993.
  • Prix Maurice Donnay de la Fédération Nationale des Écrivains de France – Académie des Provinces Françaises pour De l’Avare au Zélé ou Les Caractères de A à Z – 1995.
  • Lauréat de l’Académie Française, Prix Paul Verlaine pour Le Rendez-vous de Samarcande – 1996.
  • Prix Huguette Perrier de Poésie Classique de l’Académie des Jeux Floraux de Toulouse pour Les Tréteaux sont Dressés – 1996.
  • Lyre d’Honneur de l’Institut Académique de Paris – 1996.
  • Prix spécial du jury de la Fédération des Écrivains de France – Académie des Provinces Françaises – 1998.
  • Prix Bernard Aurore de l’Académie des Poètes Classiques de France – 1998.
  • Prix Spécial du Jasmin d’Argent pour l’ensemble de son œuvre – 1998.
  • Prix Jean Michel Renaitour de la Société des Poètes Français – Prix de fondation – 1998.
  • Coupe de la Ville de Paris de l’Institut Académique de Paris – 1998.
  • Premier prix de Poésie Classique du Conservatoire de la Poésie Classique Française Paris – 1998.
  • Grande Coupe d’Honneur – Hors concours – de l’Académie Internationale de Lutèce Paris – 1999.
  • Prix de littérature pour l’ensemble de son œuvre décerné par l’Académie des Marches de l’Est – 2009.

Hommages et reconnaissance

  • Grande médaille René Cassin pour les mérites acquis au titre du civisme et de la défense des Droits de l’Homme – Metz 1989.
  • Médaille d’honneur de la ville de Metz – 1989.
  • Grande Médaille du Centre Mondial de la Liberté et des Droits de l’Homme – Verdun 1990.
  • Depuis 2003 le Lycée Fustel-de-Coulanges de Strasbourg décerne un prix de poésie classique intitulé Prix de poésie classique Lucien Baumann.
  • En 2008 le concours étudiant de poésie du CROUS de Strasbourg est baptisé Prix de la Poésie Universitaire Lucien Baumann.
  • À Niederhaslach dans le Bas-Rhin où il demeure, une voie s’appelle Rue du Bâtonnier Baumann.

Notes et références

Bibliographie

Liens externes

Plaidoirie de Maurice Garçon dans l’affaire de la Section spéciale

SOURCE

f1.highres

 

 

En juin 1945, a lieu le procès de la Section spéciale, tribunal d’exception mis en place en 1941 sur ordre des autorités allemandes.

21 août 1941, 8 heures du matin, métro Barbès-Rochechouart à Paris. Ce matin-là, « un groupe de clandestins communistes dont le chef est un certain « Fredo », âgé de 25 ans, exécutent l’aspirant Mozer [aspirant de marine allemand, ndlr]. Fredo réussit à prendre la fuite en se perdant dans la foule, et ses camarades ne sont pas arrêtés »1. Les Allemands veulent venger ce meurtre et pour ce faire, ils ont décidé de fusiller 150 otages – dont 50 « immédiatement » – pris parmi des juifs déjà détenus ou pas. « Le jour même, 40 notables, personnalités sont arrêtées, dont l’admirable et futur martyr Pierre Masse, ainsi que Théodore Valenti, cet grand et admirable avocat et poète ».

Le gouvernement français tente de négocier : les autorités allemandes renoncent à ce projet à la condition que six condamnations à mort pour activité communiste soient prononcées par un tribunal français avant le 28 août, date des obsèques du jeune aspirant. Pour cela, l’État français doit promulguer sans délai une loi « à portée rétroactive » et déjà à l’étude, réprimant les communistes. C’est ainsi que naît, en toute précipitation, le Section spéciale, juridiction d’exception qui allait condamner à mort six communistes « déjà condamnés et incarcérés ».

« Mais pour que la Section spéciale naisse véritablement, il fallait s’assurer du concours de magistrats volontaires », précise à juste titre Charles Amson dans son ouvrage Les grands procès. Le premier magistrat entendu par le garde des Sceaux, M. Cournet, à l’époque président de chambre à la cour de Paris, refuse net. Le gouvernement procède alors autrement, il dissimule certaines informations aux magistrats appelés : on « leur indique en termes généraux la nécessité d’une répression prompte et énergique des faits qu’ils auraient à connaître, en déclarant qu’il les considérait comme mobilisés, mais sans parler des condamnations à mort, ni du caractère rétroactif de la loi, ni des otages que les Allemands voulaient fusiller », raconte l’acte d’accusation de ce qui sera le « procès de la Section spéciale », à la Libération.

Le 26 août, la Section spéciale est installée : le président Benon est entouré de quatre magistrats assesseurs – Baffos , Larricq, Linai et Cottin – et de l’avocat général Guyenot.

Le lendemain, « avant de monter à l’audience, les magistrats se tinrent dans la chambre du Conseil et c’est à ce moment-là, selon les inculpés Baffos, Larricq, Linai et Cottin, qu’ils apprirent l’effroyable chantage exercé par les Allemands et qui faisait de la condamnation à mort de six inculpés déférés à la Section spéciale la rançon des otages menacés d’être fusillés », peut-on lire.

Il y eut tout de même des avocats lors de ce « procès ». « Pour la défense – on jugea utile qu’il en figura une malgré tout –, Me Jacques Isorni fut commis le 26 août par le bâtonnier Étienne Carpentier, avec quelques autre avocats : Mes Alex Mellor, Odette Moreau Yung, et Roger Lafarge, raconte Charles Amson , (…) Jacques Isorni plaida en tout cas de son mieux, ainsi que ses autres confrères. Le 27 août 1941, la Section spéciale se réunit à 9 heures du matin. Parmi les six comparants, deux ont déjà été condamnés, le troisième non. Les renseignements sur lui ne sont pas défavorables, et les trois autres ont leur casier vierge : il s’agit de MM. Sampaix, Woog, Guyot. Sur les six exigés par les autorités françaises et allemandes, trois vont être condamnés à mort, et les trois autres sauvent leur tête. L’exécution eut lieu le 28 août, à l’heure fixée par les Allemands. Yves-Frédéric Jaffré, fort de sa longue expérience d’avocat, et qui fut lui-même l’un des défenseurs de Pierre Laval, écrira à ce sujet en 19622 :

Que peut-on en penser vingt ans après ? Il est (…) difficile d’en juger : 150 contre 3, 3 contre 6…».

A la Libération, les magistrats de la Section spéciale ont été, à leur tour, jugés. Revenons à l’acte d’accusation qui ouvrit les assises de la Seine, les 5, 6, 7 et 8 juin 1945. « Pour apprécier la responsabilité de chacun des inculpés dans ce drame affreux, la question se pose de savoir s’il convient de rechercher comment les opinions s’exprimèrent et comment les majorités se formèrent dans ces délibérés poignants qui, par trois fois, aboutirent à la peine de mort. Une règle séculaire veut qu’un magistrat ne viole jamais le secret des délibérations, et tout nouveau juge, à son entrée en fonctions, prête le serment d’observer scrupuleusement cette règle, laquelle, évidemment, garantit son indépendance et le met à l’abri de toute crainte de représailles. On peut se demander si une exception apportée à ce principe, même si elle paraissait justifiée par les circonstances, ne risquerait pas de faire peser à l’avenir de lourdes appréhensions sur la conscience de ceux qui composent les tribunaux. Ce qui est certain, c’est que la Commission d’épuration de la magistrature a considéré que les sentences du 27 août se présentaient moins comme des décisions régulières que comme des actes criminels et a cherché à savoir comment chacun des membres de la Cour avait opiné ».

Seul l’un des magistrats va échapper au tribunal en raison de « sa persistante hostilité à la peine de mort ». Les cinq autres seront renvoyés devant la cour de justice « avoir, en consentant à associer des magistrats français aux forfaits des Allemands, commis, dans les conditions des articles 1 et 2 de l’ordonnance du 28 novembre 1944, le crime d’intelligence avec l’ennemi prévu et réprimé par l’article 75 du code pénal ».

Le 8 juin 1945, le président de la Section spéciale est condamné aux travaux forcés à perpétuité, l’avocat général à dix ans de réclusion criminelle, deux assesseurs à quatre et deux ans de prison. Ils seront amnistiés.

Voici la plaidoirie de Me Maurice Garçon qui a défendu Baffos et qui parvint à le faire acquitter3.

 

La rédaction remercie infiniment Me François Saint-Pierre qui lui a permis de découvrir ce beau texte.

 

 

Monsieur le Premier président,
Messieurs,

Mes explications seront brèves. Je ne veux pas retarder plus longtemps la solution d’un procès qui dure déjà depuis quatre jours, ni augmenter, par des longueurs inutiles, la douleur d’un magistrat qui, après avoir rendu pendant trente-deux ans la justice avec honneur, connaît aujourd’hui la honte de comparaître au banc des accusés.

Déjà, Vous avez médité sur son infortune. Déjà, vous avez compris combien le problème que vous êtes chargés de résoudre et qu’une opinion publique mal informée vous avait représenté comme simple, pose en réalité un affreux drame de conscience. Je connais trop les scrupules que vous éprouvez en pareilles circonstances pour n’être pas certain que vous avez hâte, dès à présent, de laver le président Baffos de l’atroce accusation dont il fait l’objet.

Tout a été dit au surplus en ce qui le concerne. Avant la mienne, vous avez entendu la voix affectueuse et touchante d’un ami qui a voulu, joignant ses efforts aux miens, rappeler le passé grandement honorable de l’homme de bien que nous défendons. Il venait après un cortège de témoins respectables qui ont, d’un concert unanime, célébré les vertus de notre client.

Au surplus, le ministère public, ému par ce commun accord, n’a réclamé qu’un châtiment de principe pour un acte qu’on avait, à l’origine, représenté comme un crime inexpiable.

Qu’ajouterais-je ?

  1. Baffos est un magistrat modeste et d’une grande probité. Il est sans fortune et n’a pas de besoins. Il n’a jamais brigué les honneurs. On ne l’a jamais vu pénétrer en solliciteur dans les antichambres des ministres. Il ne doit son élévation dans la magistrature qu’à son mérite, ce qui explique la lenteur de son avancement. Le seul mérite attend parfois longtemps sa légitime récompense. Président à la Cour d’appel au dernier état, il a laissé derrière lui, au cours de sa carrière, une moisson de bienfaits. Ému par le sort des enfants malheureux ou coupables, il a consacré son temps à secourir la jeunesse affligée. Souvent, sans le proclamer, il a distribué une partie de son traitement en bonnes œuvres. Ses vacances et ses loisirs ont été utilisés à visiter les établissements pénitentiaires et de relèvement pour y surveiller le retour au bien de ceux contre lesquels il avait dû prononcer des sanctions. Il peut tirer orgueil de ce que ceux mêmes qu’il a condamnés l’ont choisi pour confident et protecteur. Des témoins ont révélé que, lorsque la contrainte allemande a enjoint impérativement aux jeunes gens de se laisser déporter en Allemagne, beaucoup de ceux pour lesquels il avait dû se montrer sévère, mais qui rendaient hommage à son esprit de justice, sont venus sponta¬nément se confier à lui. Désireux de les secourir, il tint alors, dans ce Palais même, bureau ouvert de faux papiers pour dissimuler les réfractaires.

Voilà l’homme, insoupçonnable de bassesse.

Examinons par quel tragique destin il a été conduit dans un guet-apens, après quel tumultueux combat de conscience il a participé en honnête homme à un jugement injuste et avec quelle droiture, s’évadant sans tarder du piège où on l’avait fait choir, il a montré, par sa protestation immédiate, qu’il n’avait pas forfait à l’honneur.

Ai-je besoin de l’appeler le détail des événements horribles qui se sont déroulés du 21 au 28 août 1941 ?

Dans ce Paris où nous avons vécu pendant quatre ans sous une oppression qui pesait sur nos épaules comme un manteau de plomb chaque jour plus lourd, l’air, en 1941, commençait à devenir irrespirable. Nous n’osions plus traverser nos avenues triomphales de peur d’y assister au défilé d’une soldatesque glorieuse qui insultait à nos misères, au son des tambours et des fifres. On serrait les poings dans les rues en apercevant ces hommes vêtus de l’uniforme ennemi dont la présence déshonorait notre cité.

Qui n’a ressenti, en ces jours sombres, des accès de fureur intérieure capables de mener aux pires excès ?

Le 21 août, un Français, n’y pouvant plus tenir, tua un aspirant de marine allemand qui paradait boulevard Barbès. Le meurtrier disparut. Le lendemain, sur des ordres allemands, la police française – hélas ! – procéda à une rafle monstre de juifs. Menés dans les commissariats, de là à la Préfecture, et de là encore au camp de Drancy, les infortunés furent avertis le 22 qu’ils étaient considérés comme otages. C’était un vendredi. L’officier allemand devait être inhumé le jeudi 28, et l’on prévint les malheureux qu’ils seraient exécutés avant la cérémonie si l’auteur responsable de l’attentat n’était pas découvert. Cent cinquante suppliciés devaient être pendus place de la Concorde, et leurs corps resteraient exposés, des jours et des jours jusqu’à putréfaction, pour effrayer le peuple.

Sacrifice païen et cruel, renouvelé des temps barbares, imaginé comme pour apaiser les colères de quelque divinité inhumaine.

Ceux qui, à Drancy, ont connu l’angoisse de ces heures, dont chacune rapprochait d’un destin fatal, ne se rappellent le cauchemar qu’ils ont alors vécu qu’avec un frémissement d’horreur. Il en est qui m’écoutent dans cette salle ; j’ai reçu leurs confidences et ils sont prêts à attester du bouleversement de leur âme.
Cependant, le lendemain samedi, le bruit se répandit que Brinon, ambassadeur de Vichy, traitait avec le général von Stulpnagel, ordonnateur de la tuerie. L’ogre consentait à se laisser attendrir. Mais à quel prix ! Il acceptait de renoncer aux cent cinquante exécutions à condition qu’une juridiction française condamnât six communistes à la peille capitale et qu’ils fussent exécutés le 28 avant 10 heures du matin.

Le tyran s’obstinait à vouloir des morts injustes en holocauste.

En quelques heures, les directeurs de ministères et de hauts fonctionnaires furent réunis à l’hôtel Matignon, où le préfet de Police exposa le marché proposé.

Voilà comment est né le drame.

On a dit que tous les assistants ont élevé de grandes protestations. Je le crois volontiers. Quel Français, devant pareil attentat contre l’humanité, n’éprouverait pas de révolte ? Tout de même, – je passerai vite, entendez-moi à demi-mots, – j’attends des fonctionnaires présents à cette réunion et indignés qu’ils m’apportent quelque manifestation extérieure et utile de leur protestation unanime ou particulière. Où sont les démissions des chefs de Cour refusant de se plier à l’horrible marchandage ? Où est le refus opposé par eux de transmettre à leurs subordonnés des instructions dont ils proclament aujourd’hui qu’ils les estimaient déshonorantes ?

Je n’aime pas beaucoup leurs scrupules tardifs et prudents, leurs indignations retardées et leurs larmoiements périmés.

Ces chefs, qui pouvaient soit s’ériger en rebelles, soit, s’ils croyaient devoir obéir, s’offrir eux-mêmes pour exécuter l’ordre, se sont con¬tentés de désigner impérativement des collègues pour accomplir ce qui leur répugnait. Depuis quand, lorsqu’un poste est périlleux, celui qui a la charge de commander se fait-il suppléer par un subordonné pour lui faire courir le risque ? La révolte des chefs de Cour s’est traduite par des télégrammes pressants pour attirer des amis dans un traquenard dont ils pressentaient peut-être le danger. S’ils n’ont pas approuvé, du moins ils ont toléré et organisé la juridiction qu’une commune opinion reconnaît pour infâme, puis ils ont paru s’en désintéresser, adoptant la commode mais peu courageuse méthode instaurée par Ponce Pilate.

En deux jours, on a créé un Tribunal, promulgué une loi scélérate, désigné des victimes, résolu lin immense crime judiciaire !

Et l’on ne poursuit que les exécutants !…

Excusez-moi d’avoir haussé le ton, soyez-moi indulgent si j’ai pris de l’humeur. C’est l’horreur que j’ai pour les hypocrisies qui a failli me priver de mon sang-froid.

  1. Baffos était alors en vacances. Le lundi 25, il rentra par hasard à Paris, dans la matinée. Il revenait d’avoir visité un établissement pénitentiaire en Auvergne et se proposait de traverser la capitale pour repartir le lendemain vers la Normandie. Il ignorait aussi bien l’attentat du boulevard Barbès que le marchandage passé à l’hôtel Matignon. Il ne savait rien de la création de la Section spéciale de la Cour ni de la promulgation d’une loi nouvelle. Un malencontreux hasard le conduisit au Palais pour chercher le courrier qui aurait pu parvenir à son cabinet en son absence. Il traversait un couloir désert lorsqu’il rencontra M. le conseiller Werquin, secrétaire général du premier Président.

C’était dans le moment qu’on cherchait par¬tout des juges pour former le nouveau Tribunal. La prise était bonne !

  1. Werquin conduisit M. Baffos chez Ie premier Président et ce haut magistrat Ie désigna aussitôt pour siéger le lendemain. M. Baffos protesta, allégua qu’il était en vacances et qu’il voulait repartir. Le premier Président insista, représenta qu’il s’agissait de remplir un devoir impérieux, parla d’ordre public, de discipline judiciaire … , que sais-je encore ? Il ne dit rien, au surplus, de ce qu’était la conspiration ourdie et de ce qu’on attendait de la nouvelle juridiction, mais fit seulement allusion à de grands crimes à réprimer. Serviteur fidèle de la justice, M. Baffos dut accepter. Le lendemain 26, il assista à l’installation de la Section spéciale. La cérémonie ne dura que quelques minutes. Le surlendemain 27, sans être prévenu de rien, il se présenta pour siéger, à 9 heures du matin.

Déjà ses collègues étaient réunis. Il leur découvrit la mine consternée. En endossant sa robe, il les vit chuchoter à voix basse. Il s’approcha. On parlait d’affaires graves. Chacun paraissait gêné. Lui qui ne savait rien encore crut seulement qu’ils étaient peinés d’avoir à prononcer de lourdes peines, ce qui, chez des magistrats consciencieux, crée toujours une angoisse, et il suivit le président dans la salle d’audience.

À mesure qu’il entendit exposer les faits reprochés à l’accusé de la première affaire, une grande surprise le saisit. La gravité du crime ne lui apparaissait pas. C’est à ce moment – le fait est incontesté – qu’on lui passa le texte dont l’application allait être requise. Il lut, avec épouvante, que la peine de mort était ordonnée pour un délit d’opinion et que la loi était rétroactive.

  1. le Commissaire du gouvernement a prononcé, au cours de son réquisitoire, le mot de vertige : l’expression est juste.

Magistrat intègre, serviteur respectueux de la loi, M. Baffos n’avait jamais imaginé que la loi pût être injuste.

Et voilà pourtant que tout à coup, alors qu’il siège avec dignité dans cette robe rouge qu’il porte avec honneur et orgueilleusement, il voit devant lui s’ouvrir un abîme. Les mots qu’il entendit ensuite ne lui parvinrent plus que comme un bruit confus et lointain, dominé par le tumulte de sa conscience inquiète.

Voilà dans quelles conditions et au milieu de quel incroyable bouleversement M. Baffos entendit le président annoncer que les débats étaient clos et qu’il se retrouva, éperdu, réuni avec ses collègues dans la chambre des délibérations. C’est à ce moment seulement qu’il apprit le marché passé par le gouvernement de Vichy avec les Allemands et les raisons de sa présence forcée pour exécuter un engagement cruel.

On délibéra !

Délibérer, c’est discuter avec les autres mem¬bres du collège des juges, écouter leurs avis parfois contradictoires, chercher la vérité entre des raisons opposées, méditer, prendre parti sans avoir à rendre compte des motifs qui déterminent, adopter selon sa conscience la solution qu’on croit juste, tenter de convaincre ses collègues et opiner sans être accessible à l’affection ni à la crainte.

La liberté si nécessaire pour délibérer paisiblement ne s’obtient que si rien ne peut trans-pirer du combat de conscience qui se livre. Seul le secret absolu assure la liberté de l’opinion et du vote. Par lui, le magistrat est à l’abri des intrigues, des vengeances et des menaces.

Vous êtes, Messieurs les jurés, des magistrats jeunes et temporaires, mais déjà, j’en suis sûr, vous avez compris combien lourde sera votre tâche lorsque, retirés hors de nos regards, vous devrez décider du sort des accusés qui vous sont déférés. Vous nous présentez des visages impénétrables, ce qui est déjà une façon de vous rendre inaccessibles. Vous serez d’autant plus libres que personne ne pourra connaître votre avis individuel et qu’un secret absolu couvrira l’évolution de vos scrupules et la détermination de votre conviction. Entre les accusés d’aujourd’hui et vous un rapport s’établit : vous êtes liés par le même serment de silence. Hier, pendant une suspension d’audience, le hasard m’a fait traverser la pièce où vous preniez quelque repos. Je vous ai aperçus groupés et parlant à voix basse. J’ai compris en m’éloignant que votre délibération avait commencé dans l’inquiétude. Un travail intérieur s’ébauchait. Vous échangiez des avis et la gravité de votre aspect m’a été un garant que vous étiez émus de l’importance de votre mission.

Personne n’aura le droit de savoir, lorsque vous rendrez votre verdict, ce qu’aura pensé et voulu en particulier chacun d’entre vous. Que diriez-vous si quelque audacieux osait vous réclamer des comptes alors que vous aurez décidé selon votre conscience, avec honnêteté ?

On n’exige du juge que d’être honnête, c’est-à-dire de n’être ni prévaricateur, ni partisan.

Prévaricateur ? Nous savons que M. Baffos est au-dessus de tout soupçon. Il n’a jamais rien demandé. On ne lui a rien offert. Il n’a rien reçu. Sans fortune, il rélève sur son maigre traitement pour faire le bien.

Partisan ? Sans souci d’opinion politique, il a toujours rendu, publiquement, une justice égale pour tous et depuis trente ans sert de protecteur aux enfants des gueux.

Son passé garantit sa conduite dans la délibération à laquelle on lui reproche d’avoir concouru. Vous n’avez pas le droit de lui demander comment il a voté et je vous défends de l’interroger. Lorsqu’un juge est honnête, et qu’il juge selon sa conscience, il est irréprochable, même s’il se trompe. L’erreur judiciaire, commise de bonne foi, laisse le magistrat hors des atteintes de la critique.

Il ne vous est pas permis de demander aujourd’hui à M. Baffos comment il s’est décidé ni comment il a personnellement jugé. Ne cherchez pas à pénétrer ce que furent les objections qui se sont présentées à son esprit, ni quels scrupules l’ont assailli, ni après quels combats il s’est déterminé. Ce terrain vous est interdit sous peine de porter atteinte à votre propre indépendance. Ne tentez pas de violer une frontière qui vous est fermée ou craignez que, l’ayant forcée, on vous mette, vous aussi, en demeure de violer le serment que vous avez prêté pour jurer de ne rien révéler du secret de vos délibérations.

Dites-vous seulement, en vous reportant à l’époque où le drame s’est joué et aux conditions atroces dans lesquelles il a fallu se prononcer, que l’on a posé aux magistrats le plus bouleversant des problèmes : dans quelle mesure, pour sauver des justes, peut-on sacrifier d’autres justes ?

D’un côté cent cinquante otages, de l’autre six têtes qui ne méritaient, pas de tomber.

Six innocents contre cent cinquante innocents, et pour opérer la pesée, une balance chargée de faux poids !

Qu’on ne dise pas que la menace était vaine.

Nous savons, pour notre malheur, ce qu’était la cruauté implacable de nos ennemis. Fils de ccs barbares qui, au temps des grandes invasions, ont parcouru l’Europe en s’enorgueillissant de ne laisser derrière eux que le deuil et la ruine, ils n’ont rien perdu de leur férocité héréditaire. Ce sont des méchants capables du pire et le meurtre de cent cinquante malheureux n’était pas un forfait de nature à les faire hésiter. Il n’y avait pas de pitié à attendre. L’exécution était certaine.

Comment rester serein lorsqu’il faut prendre une décision qui, quelle qu’elle soit, fera couler un sang pur ?

J’ai médité depuis quelques jours pour découvrir ce qu’était le devoir en pareille conjoncture. De quelque manière qu’on aborde le problème, il faut se convaincre qu’il est insoluble. Aucune dialectique ne fournit de secours et la morale même reste en défaut. Les philosophes pourraient discuter éperdument sans se mettre d’accord.

Pourtant, la question n’est pas neuve.

Ne savez-vous pas qu’il est des circonstances, au cours d’un accouchement, où le médecin tue volontairement l’enfant pour sauver la mère ? Qui lui donne le droit de détruire délibérément une vie, sinon le seul ordre impératif de sa conscience ?

Voulez-vous que nous remontions le fil de l’Histoire ? Lorsqu’en 1812 la Grande Armée, engourdie par le froid, épuisée par les privations, harcelées par l’ennemi, eut passé la Bérésina sur un pont de fortune, il restait encore sur la rive droite du fleuve une arrière-garde dont la marche était retardée par une multitude de traînards. Une foule disparate de quinze mille âmes bivouaqua sur la rive, trop fourbue pour passer le pont avant que vînt la nuit. Au matin, on vit apparaître la cavalerie cosaque qui dévalait des collines en poussant de grands cris. Ce fut une ruée vers le fleuve, une fuite désespérée vers l’unique issue. Chacun voulut traverser en hâte. Sur un ordre exprès et implacable, le pont fut coupé. Quinze mille hommes et femmes périrent pour sauver la Grande Armée. Quinze mille innocents furent délibérément sacrifiés. De quel droit ce sacrifice irréparable fut-il ordonné, sinon parce que la nécessité imposait de sauver la vie à un plus grand nombre ?

Plus près de nous, il y a quelques mois, Maubeuge fut le théâtre d’un assassinat dont l’horreur n’est pas encore sortie de notre souvenir. Des hommes avaient été condamnés à mort, puis avaient été graciés. A la nouvelle de la grâce, la population civile s’émut, se rassembla et se dirigea vers la prison. L’émeute commençait à gronder. On sait ce que peut être l’emportement passionné et aveugle d’une foule. On pouvait craindre un massacre général des prisonniers. Un officier prit sur lui de pénétrer dans la maison d’arrêt et de tuer de sa main ceux mêmes que le Chef de l’État avait graciés. Crime monstrueux et pourtant excusable puisqu’il a été commis pour en éviter un plus grand. Écoutez seulement ce qu’en dit le R. P. Philippe à la tribune de l’Assemblée consultative le 21 février dernier :
Je ne cherche pas à légitimer moralement l’aveugle pression d’une foule. Nous connaissons la psychologie des foules. Mais je conçois cette aveugle pression comme un fait brutal s’imposant au commandant Prosper. Dès lors, le commandant juge en fait inapplicable la mesure de grâce … Le commandant Prosper, lui, n’est pas la foule, et j’estime qu’ayant agi de manière équitable devant une force indomptable, il peut être libéré au titre de l’équité …
Ainsi, je rejoins là la déposition du lieutenant de gendarmerie qui dit : « Le commandant Prosper et le commandant Arthur ont rendu un grand service à la population de Maubeuge en lui évitant de commettre un carnage ». Naturellement, au point de vue militaire, on peut les condamner parce qu’ils ont désobéi ; mais, au point de vue moral, ils n’avaient pas d’autre moyen d’agir !

Osez donc maintenant vous prononcer en conscience et condamner M. Baffos sur la supposition qu’il aurait voté la mort, alors que rien ne vous permet d’ailleurs de le savoir ! Osez donc apporter la rigueur d’un raisonnement logique au jugement d’un cas de conscience où la conscience même peut perdre la notion de ce qui est le vrai devoir !

Voilà pourtant le problème que M. Baffos a dû résoudre, sans préparation, en n’apportant, pour se défendre contre l’erreur, que sa droiture et son honnêteté.

Quoi qu’il ait jugé, il doit être absous parce qu’il vous apporte la preuve de l’horreur qui l’a assailli.

Après avoir concouru trois fois, nous ne savons comment, à des arrêts de mort, ses collègues et lui se sont révoltés et ont crié : Assez ! Le quatrième accusé eut la vie sauve et la Cour suspendit ses travaux. Sortant du cauchemar, M. Baffos dépouilla sa robe, courut chez le premier Président et lui signifia qu’il ne siégerait plus. On insista. Il persista dans son refus, et, comme on insistait encore, il partit et quitta Paris.

« J’ai déserté … », vous a-t-il dit.

Mot étonnant et digne d’une époque bouleversée. La désertion, signe habituel d’un déshonneur, donne au contraire, ici, la mesure de la haute valeur morale d’un honnête homme.

Que peut-on lui reprocher encore ?

  1. le Commissaire du gouvernement, qui est humain et compréhensif, a pourtant parlé de frapper M. Baffos d’une peine d’indignité nationale. C’est une peine déshonorante entre toutes, puisqu’elle raye le citoyen de la communauté et oblige les gens de bien à se détourner du condamné.

Il faut acquitter M. le président Baffos parce qu’il n’a pas démérité et ne s’est montré en rien indigne de sa fonction.

Laissez-le avec le scrupule qui le harcèle malgré les années écoulées. Il m’a révélé que, souvent depuis et aujourd’hui encore, une angoisse le reprend. Il ne m’a pas dit, parce qu’il est respectueux de son serment, comment il avait jugé, mais il m’a confié que, tournant et retournant dans sa tête la décision qu’il a dû prendre, il se demande s’il devait ou ne devait pas juger comme il a fait. Il reprend chaque jour le problème, médite, hésite, se croit tranquille avec lui-même, et pourtant balance encore, bien qu’il soit certain d’avoir jugé sans passion, aussi honnêtement qu’il a pu.

N’est-ce pas assez pour un homme de cœur que de porter, pour la vie, le poids d’lin si grand doute ?

De tels scrupules l’honorent. Ils démontrent à l’évidence une probité qui ne permet pas qu’on hésite sur la valeur morale d’un accusé.

Je vous adjure de dire non à la question de culpabilité qui vous est posée.

 

  1. le président Baffos fut acquitté par la Cour de justice.

 

 

1  Charles Amson, « La Section spéciale, ou le procès de la docilité », in Les grands procès, PUF, 2007, p.381-387. 
« Les tribunaux d’exception de la Cour de Riom à la Cour de sureté de l’État (1940-1962) », Yves- Frédéric Jaffré, Paris, Nouvelles Éditions latines, 1936.
3 Le réalisateur Costa Gavras en tire un film en 1975, intitulé “Section spéciale”, avec Loui Seignier, Michel Lonsdale, Claude Piéplu, Pierre Dux et Jacques Spiesser.

le 28 Octobre 2014