Pour cette avocate, le travail a tout d’un roman

Cécile Reyboz | Daniel Fouray

Spécialisée en droit du travail et romancière, Cécile Reyboz a un poste d’observation idéal pour écrire sur le monde de l’entreprise. Sous sa plume vive et pleine d’humour, le monde du travail apparaît, dans toute sa splendeur et sa décadence, des profils se dégagent.

Le cabinet d’avocate de Cécile Reyboz ressemble à un théâtre. Il y entre successivement en scène salariés et employeurs, stressés, vindicatifs, combatifs, ou au bord de l’épuisement. Il y a cette salariée modèle d’une joaillerie, insidieusement poussée vers la sortie par un stagiaire ; ce peintre en bâtiment quasi analphabète mais qui a tout compris des manigances de son patron pour moins le payer ; ce directeur auquel on essaie de faire porter le chapeau du scandale touchant son entreprise…

« La musique du langage juridique »

De ces rencontres, Cécile Reyboz aurait pu faire une pièce, elle qui est entrée en écriture par le théâtre. Elle a préféré écrire un roman, Clientèle. Elle tient à le préciser, elle n’est pas une avocate qui écrit, mais une romancière devenue avocate, déjà auteure de trois livres.

Cette femme souriante et coquette de 50 ans a bien fait de très sérieuses études de droit. Presque par dépit. Parisienne aux attaches savoyardes, elle voulait être médecin, comme papa. « Un métier qui soit un bon observatoire de la nature humaine. » Trop mauvaise en maths. Alors, elle s’est laissée « prendre par la musique du langage juridique », a découvert le droit du travail.

Elle a travaillé pendant quinze ans dans des services de relations humaines, notamment pour un grand laboratoire pharmaceutique. Après les folles années 1990, avec l’explosion de la santé au travail, les 35 heures, la théorisation du harcèlement moral, est venue la désillusion des années 2000, « la mode du tout consultant, les nouvelles organisations piégeuses et infantilisantes, la rationalisation des coûts, les externalisations, les faux dialogues, les métiers inexplicables et qui ne servent à rien… »

Le coup de grâce est venu d’un changement d’intitulé de son poste. « J’étais responsable en relations sociales, on m’a nommée HRBP, Human Resource Business Partner… » Elle qui ne comprenait déjà plus le sens de son travail n’a pas supporté ce nom abscons.

Comment écrire?

Elle a démissionné en 2008, s’est installée comme avocate en droit du travail dans le huitième arrondissement. Elle travaille seule, « de façon quasi artisanale », reçoit une clientèle de salariés et de petits employeurs.En riant, elle reconnaît qu’elle a commencé à écrire sur son temps de travail, lorsqu’elle exerçait encore en entreprise. « J’arrivais à sauver deux heures par jour. Je le faisais pour compenser des journées professionnelles bancales, incomplètes, décevantes. »

Pourtant, il lui a fallu du temps pour se lancer. « J’ai détesté Céline ! » Lui et beaucoup d’autres. « Comment écrire, après des auteurs si talentueux ? » Et puis elle s’y est mise. « Le moteur, ça a été l’impression de percevoir des choses qui n’avaient pas encore été dites, ou pas de cette façon-là… »

Le destin de son premier roman la conforte dans ses choix. Chanson pour Bestioles a obtenu le prix de la Closerie des Lilas en 2008. L’héroïne y laissait tout tomber, et partait pour un voyage en train qui tournait à l’absurde. Son deuxième livre, Pencher pour, mettait en scène un conseiller prud’homal et une avocate.

« Je ne crois pas aux héros humains »

Pour Clientèle, elle avait le poste d’observation idéal. Elle parvient à y rendre passionnante une matière jugée, à tort, peu excitante… Sous sa plume vive et pleine d’humour, le monde du travail apparaît, dans toute sa splendeur et sa décadence, des profils se dégagent. « Certains perçoivent la rupture professionnelle comme une rupture amoureuse, d’autres règlent leurs comptes à travers une demande chiffrée, d’autres encore veulent aller jusqu’au bout sans transiger, quelle que soit l’issue financière… »

Beaucoup ont du mal à parler d’argent. Comme cette salariée licenciée qui n’arrive pas à venir chercher son gros chèque. « Elle devait se dire, « C’est le prix qu’ils mettent pour se débarrasser de moi. » »

Tous les personnages de son roman existent, même si elle a brouillé les pistes, et a fait œuvre littéraire. L’avocate du roman lui ressemble beaucoup. Elle y apparaît à l’écoute, en empathie, agacée parfois… « Attention, je ne veux pas être vue comme une avocate qui prend sur elle la douleur des gens. » Elle n’est pas une justicière. « Je ne crois pas aux héros humains. Ce qui m’intéresse, c’est de restituer les situations, les gens tels que je les perçois, avec toute leur ambiguïté, leur mauvaise foi, leurs nuances… » Elle n’a aucun problème avec l’autofiction, un genre si décrié : « Parler de soi, ça parle des autres »…

Clientèle, Actes Sud, 200 pages, 19 €.Cécile Reyboz défend ses clients sans se prendre pour une justicière.Daniel Fouray

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